Il nous aura fallu sans cesse composer, bricoler, avec la pluie et le beau temps, les bons, les mauvais jours, la joie, l’abattement, les hauts les bas, tous les courants nous traversant, le plein, le vide, informations, menaces, espoirs, les intuitions, tripes nouées et dénouées, le cœur battant sous les coups sourds des lunes noires et de rafales nous apportant les couacs, les reptations, les grouillements du Monde. À petits pas, chaque matin, nous reprenons les rênes d’un cheval fou, aveugle, insaisissable, ruant, piaffant, sur de maudites plaines et des sables mouvants. Et puis il y a les aériennes parenthèses, rares instants comme en suspens qui nous apaisent et nous allègent, lévitation, doux flottements d’une innocence retrouvée survolant une plage au-milieu d’une brise hors du temps. Même notre nom, bénédiction, nous l’oublions. Ne nous souciant de rien, sans bien savoir pourquoi, nous nous évaporons, nous laissons notre peau et toute notre histoire au vestiaire des falots n’ayant d’autre horizon qu’un placard d’habitudes. C’est l’amnésie momentanée, solaire, des bienheureux miraculés. Ainsi l’oubli, l’éponge sur nos vies, c’est la très sainte part d’un moi qui se dérobe à lui-même et s’enfuit afin de laisser place à un immense ressenti dans tout le ciel de l’invisible.
...Et il est vrai que rien n’est plus difficile à décrire que cet état d’apesanteur dont je tente de parler dans mon billet précédant. C’est un état d’absolue compréhension de l’univers, du proche et du lointain, mais dont la formulation reste imprécise. Mystère des voyants, des déchiffreurs de ces rébus labyrinthiques que représente chaque humain, de ces soudaines illuminations nous laissant entrevoir la clarté dominante de toute destinée. Il y a plus grand que nous et même si nous feignons de l’ignorer, c’est cette aspiration qui guide tous nos choix. Je poursuis ce chemin là depuis un flot d’années et n’ai fait qu’entrevoir cette raison Majeure que nul ne nous enseigne ou ne se donne la peine de creuser sous prétexte qu’il s’agit là d’un travail inutile, lubie de pauvres égarés. Vivre, j’ai bien voulu, mais jamais je n’ai pu ni su le faire dans le cadre imposé des lois humaines, des règles du marché. Ci-joint, exemple vécu encore ce matin…aux abords d’un village perché… Je suis si bien assis dans la voiture, garé près d’un jardin en pente abandonné! Cela me permet d’écrire à côté d’un cyprès, frère de droiture et tout de densité. La vertu de toute écriture et pensée poétiques c’est de lisser le Temps comme une chevelure. Rien n’est plus important que ces évasions là, pas trop loin de chez toi. Ni trop chaud ni trop froid, pépiements des oiseaux, le timide soleil d’un tendre mois d’Avril et cette éternité qui s’offre toute à moi dans le roucoulement des tourterelles et la cloche lointaine sonnant les vieilles heures. Oui, la pensée poétique est ce bonheur particulier qui est de vivre l'Ailleurs tout en étant bien là. Reconnaissez que cette pensée là ne représente rien aux yeux de ceux pour qui le gain, les manigances ou le bon droit sont mille fers de lance contre lesquels, ne pouvant opposer que nos pâles chimères, nous n’avons pu que prendre les petits sentiers cachés remplis d’herbes amères et des doux fruits de la désillusion, avec c’est vrai parfois le Souffle d’une adorable voix.
Alain Cadéo