UNE NUIT PLEINE DE LARMES
Soudain un nuage de feu dérive sans équipage. Puis le vent le disperse rapidement dans cette grande
plaine jaunissante qu'est le ciel... Reste la nuit!
Les oiseaux dorment soudainement n'importe où, parfois sur d'insolites perchoirs, à d'étranges fruits
tout de lueur faits. Seuls les grands arbres rayonnent de leurs branches fournies. Fraîchement creu-
sée dans le cimetière aux murs de lierre ceints de romarin, une fosse bâille aux corneilles près de
tombes anciennes, oubliettes couchées et marbrées. Si leur agréable parfum protège les fleurs
bleues d'un pot cassé, celles-ci font un temps oublier la nudité de ce lieu si triste, où, en lui, la
beauté a trouvé un vase pour fleurir.
Mon bateau rêvé, à la puissante figure de proue, à la coque couverte d'écume, n'a pas pour capitaine
Robur, non ; mais sa grand'voile gonflée est toujours pleine d'or. Avec le dernier rat, son capitaine
sera, lui aussi, le dernier a quitter le navire s'il le faut! Son équipage est composé de marins fanto-
matiques. Le gouvernail et l'ancre ont été détruits par tant de tempêtes, qu'on ne les compte plus ;
puis ils ont été refaits et de nouveaux détruits. Reste en bon état la passerelle tourbillonnant dans le
typhon fatidique, flottant à tout vent, aux strombes apeurés par mon arrivée subite.
Cette nuit, je pars. Oui, je fuis la mélancolie qui n'arrête pas de m'envahir l'esprit... Il n'y aura pas de
destination précise, de farouches canonniers en ont décidés autrement! Et nous dériverons toujours,
l'émotion et moi, pour nous échouer avec l'assèchement du matin ; n'importe où, mais toujours en
allant de l'avant quand le rêve devient réalité!
***
SAVAMMENT
Reposant sur les rayons du ciel qui frôlent l'air chaud, la clarté du printemps naissant – et je veux
être le premier à fouler par l'esprit son immense savoir – disparaît lorsque la nuit s'accroche à la
mort. Celle du temps... Ce fantôme des Origines. Alors, liés entre eux, une fois pour toute l'amour
profond et les coeurs de ceux qui s'aiment triomphent sur la voie publique, ou dans les alcôves aux
draps parfumés à la lavande.
Il y a encore un mois de cela, c'était au pied d'un harmonieux belvédère tout éclairé que, à la nuit
tombante, je voyais les amants se dorloter longuement...
Mais aujourd'hui, effilochure d'âme, oh! Mort! tu te déposes irrésistiblement contre la poitrine de la
pauvre mourante qui, chaque soir, te craint lorsqu'elle s'endort maladivement. Oh! Les arbres cen-
tenaires du parc de la clinique imprégnés de ton odeur! Et mille morts sont ici mille montagnes!
Et puis les enfants du frère en pleurs devant le cercueil silencieux ; l'amant foudroyé, et sa déchi-
rante misère morale!
Et puis encore, le lendemain soir, les mains guidées par son dernier départ qui conduit savamment la
jeune morte là-bas, au paradis christique!
Jean-Luc Laloy-Janin