- Prenez vos valises je vous accompagne au lycée où vous logerez pour le moment en attendant votre appartement définitif.Le mystère s’épaissit pour nous, nous allons loger au lycée ?
Aussitôt dit aussitôt fait, nous nous entassons de nouveau dans la voiture avec nos bagages et moins d’un kilomètre plus loin nous entrons dans l’enceinte du lycée.
Mais c’est immense ! Nous sommes d’abord passés par une petite route bordée de villas, résidence de l’ambassadeur d’Indonésie, maison du trésorier-payeur de l’ambassade de France etc.
Derrière, deux grands immeubles tout en longueur et comportant quatre étages, parrain nous dit que ce sont les " blocs des professeurs ". Nous passons devant l‘École Nationale de Secrétariat où des filles se promènent nonchalamment dans la cour et d’autres se pressent autour d’une petite marchande de " beignets-piments " devant le portail.
Nous tournons à gauche et là nous avons face à nous un autre bloc, celui-ci est appelé " le nouveau bloc " parce que plus récent, je me dis que c’est donc dans celui-ci que nous allons loger.
Parrain me douche tout de suite en me répondant qu’il n’y a pas d’appartement vide pour le moment et que nous serons aux " chambres de passage " en attendant.
Tout en disant cela il a bifurqué à droite et nous avons devant nous un petit immeuble bas, sans étage, au toit de tôle ondulée, il est tout en longueur, et des fenêtres s’alignent sur la façade qui se présente à nous.
Lorsque nous descendons de voiture je suis très inquiète.
Moi qui pensais à une sorte de motel j’avais oublié que nous sommes en Afrique.
Ce mot est inconnu et donc ce genre de bâtiment encore plus.
Nous avons donc devant nous un grand couloir. De chaque côté s’alignent des portes que je comprends vite être des chambres, au fond face à nous une enfilade de portes de douches, vingt centimètres de vide en dessus et en dessous de chacune. Je me dis qu’une personne indiscrète peut très facilement regarder par-dessus ce qu’il se passe dans la douche.
Nous avons de la chance. Nous avons reçu deux chambres et une petite cuisine. Un appartement ? Non sûrement pas ! Les pièces ne communiquent pas entre elles. Une chambre pour ma sœur et moi, une pour mes parents, entre les deux une minuscule pièce sans fenêtre qui sert de cuisine. Le tout très sommairement équipé. Dans la cuisine un réchaud à pétrole et une étagère. Devant le regard inquiet de ma mère mon parrain lui dit qu’à l’atelier il pourra lui faire confectionner d’autres étagères de rangement.
Que c’est rassurant !
Impatientes de voir notre chambre nous prenons la clé et nous y précipitons.
Oups ! Pour être sommaire c’est sommaire ! Mais Aline est ravie.
- Regarde ! Nous avons des lits de princesse ! C’est comme dans les contes de fées !
- Bécasse, ce sont des moustiquaires et pas des baldaquins même si ça y ressemble, c’est pour ne pas être piquées par ces sales bêtes et attraper des maladies.
À part les lits, rien ! Rien d’autre, pas une armoire pas un chevet rien de rien ! Et la fenêtre ! Non mais ce n’est pas vrai ? On va dormir en prison avec des barreaux aux fenêtres ici aussi ! Derrière les barreaux pas de volets, devant les barreaux pas de vitres.
Aucune des constructions de l’époque n’avait de vitres mais des " claustras ", sorte de grosses lattes qui se chevauchaient totalement quand on les fermait en les inclinant vers le bas et qui laissaient entre elles un large espace d’environ trente centimètres pour laisser entrer l’air quand on les ouvrait !
Parrain promit qu’il nous ferait apporter une armoire pour y placer notre linge.
- Ne soyez pas inquiets, Jean Paul m’a promis que le premier appartement qui se libérerait serait pour vous, il faudra juste un peu de patience, nous sommes en cours d’année ce qui veut dire qu’il y a de grosses possibilités pour que dès la fin de l’année scolaire vous ayez un logement correct.
Un rapide calcul et je compris vite que nous allions rester ici au moins quatre mois, ma mère avait l’air abasourdi.
Mon père certainement aussi mais ne le montrait pas, je sais qu’il avait rêvé d’autre chose, mais son optimisme reprit le dessus !
- Au moins ici nous avons de la lumière, de l’eau et des douches ! Ce n’est pas si mal !
Je vis des larmes perler aux yeux de ma mère et ça me fit mal au cœur ! Pour nous qui serions à l’école et mon père au lycée ce serait plus facile de nous en accommoder que pour elle qui devrait y passer ses journées.
Tu sais ma chérie, ton arrière-grand-mère était très timide à l’époque, elle l’est moins aujourd’hui, mais il faut comprendre que ce n’était déjà pas facile d’arriver en pays inconnu, de tout quitter, son confort ses amis sa famille, donc de se retrouver dans des conditions aussi précaires n’arrangeait rien.
Dès le soir même pourtant nous fîmes la connaissance de Milovan Krgnetin, un professeur yougoslave qui vivait dans la chambre face à la nôtre. Il parlait un français approximatif, qui nous fit très vite beaucoup rire, confondant saucisses et ciseaux, cheveux et chevaux etc. Il mangeait de la purée ciseaux et se coupait les chevaux avec des saucisses ! Qu’est-ce que nous avons pu nous moquer de lui !
Il y avait aussi Pierre, un Français originaire de Béziers, un Turc Boris Usmanof, professeur d’astronomie, tous les trois comme nous attendaient un appartement.
La première nuit fut difficile, Aline et moi ne nous sentions pas rassurées, il faisait si chaud qu’il nous fallait laisser les claustra ouverts afin d’avoir au moins de l’air à défaut de fraîcheur. Mais les branches du gros manguier qui recouvraient le toit, griffaient la tôle sous l’effet du vent en des grincements sinistres. Leur ombre dansait devant la fenêtre éclairée par la lune.
Au milieu de la nuit Aline pousse un cri. Elle avait vu un visage qui regardait dans la chambre dit-elle et refuse de se rendormir.
Notre seconde nuit semble plus difficile que la première même si nous sommes dans de relatives meilleures conditions.
Ce visage n’était autre que celui de Momo le vieux gardien des chambres. Il habite dans une petite maison d’une seule pièce juste en face des chambres de passage et sa curiosité à été la plus forte. Il a voulu voir qui dormait ici, quels étaient les nouveaux occupants. Le lendemain il nous l’avouera quand mon père lui demanda si c’était lui qui la nuit…
Momo ! Un personnage impressionnant avec sa sempiternelle canne dont il nous menaçait tout le temps.
Il considérait que le manguier qui jouxtait les chambres était sa propriété.
Aussi, lorsqu’en avril les mangues furent mûres commença une course au ramassage. Lorsqu’il y avait du vent et que nous entendions les mangues tomber sur le toit de tôle ondulée s’engageait une course entre les gosses qui jouaient aux environs, ainsi que ma sœur, la petite Maya fille de Milovan, moi.
C’était à qui arriverait à en ramasser le plus possible tout en évitant la canne de Momo qui lui-même se précipitait pour ramasser SES mangues.
Nous étions plus jeunes et plus agiles que lui et rares étaient les occasions pour lui de faire une bonne cueillette. Si d’aventure il réussissait à en remplir une bassine, aussitôt celle-ci se retrouvait dans les mains d’une femme qui les vendait sur le bord de la route. Nous ne pensions pas un seul instant que cela pouvait être pour lui un petit revenu supplémentaire. Pourtant je n’aimais toujours pas les mangues mais c’était devenu un jeu. Déjouer Momo était un défi que je me plaisais à relever.
Notre voisin Pierre avait acheté une petite guenon, " Lilou " un singe à peau bleue, son poil tirait sur le vert. Ce qu’elle était mignonne mais sotte ! Durant les heures de cours de son maître elle profitait de faire des tas de bêtises. Pierre avait alors décidé de lui mettre un collier et une grande corde fine afin qu’elle ne s’échappe pas puisqu’il devait laisser les claustra ouverts pour qu’elle ait un peu moins chaud, il l’avait donc attachée au pied de sa table.
Mais Lilou l’intrépide un beau matin décida de s’aventurer à l’extérieur par la fenêtre ouverte. Se faufilant au travers des claustras elle se retrouva pendue et ne put remonter.
Heureusement que ma mère qui passait par là revenant d’acheter le pain la vit.
Elle la fit remonter par le même chemin et abaissa les claustras. Lorsque son maître rentra à midi elle lui raconta la mésaventure.
Afin que ce genre d’incident ne se reproduise pas elle lui proposa de nous la confier durant la journée ce qui remplit Aline de joie. Elle allait pouvoir jouer avec Lilou. Ce furent des moments très drôles.
Lilou habillée avec les petites robes de la poupée d’Aline, Lilou se regardant dans un miroir et passant sa main derrière celui-ci pour tenter d’attraper sa propre image. Lilou piquant le rouge à lèvres de ma mère. Quelles crises de rire !
Ma mère regretta vite sa proposition lorsqu’un jour justement Lilou lui vola son rouge à lèvres. S’engagea alors une course-poursuite dans la chambre. Lilou était agile c'est sur et lorsque ma mère croyait pouvoir la saisir, d’un bond elle s’accrochait à la moustiquaire, grimpait sur le haut des montants auxquels elle était accrochée, puis sautait au milieu de la pièce, sautait sur le lit, regrimpait dans la moustiquaire, bondissait dans les rideaux.
Au final elle gagnait toujours la partie, ma mère abandonnait, fermait la porte derrière elle et attendait qu’elle se soit décidé à descendre et à abandonner ce qu’elle avait volé.
Nous emmenions souvent Lilou à la plage mais elle n’aimait pas l’eau. Par jeu mon père la prenait dans les bras et entrait dans les vagues avec elle. Elle poussait de petits cris aigus, montait sur ses épaules puis sur sa tête s’accrochant à ses cheveux.
Le but n’étant pas de la baigner il retournait alors sur la plage et Lilou furieuse se réfugiait dans les bras de ma mère en lui faisant un geste qui en disait long. Elle lui tournait le dos et se tapait sur la fesse.
Nous n’avons jamais su comment ni par qui elle avait appris cela, mais j’avoue que ça nous amusait beaucoup. Lilou est morte en France, à Béziers où Pierre durant les vacances l’avait amenée et confiée à sa sœur qui lui avait installé un coin douillet dans le garage chauffé, mais elle ne supporta pas l’hiver.
premier livre "l'aventure guinéenne" éditions l'Harmattan ....Eliane Liraud
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article