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Poèmes Épars, Le site.

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Ce blog recueille les activités des membres de Poèmes Épars ainsi que celles de nombreux intervenants, collaborateurs et amis, au programme : Art, Culture, Poésie, Littérature, Peinture, Photographie, Sculpture, Musique, Politique ...


Lettre des débiteurs à leurs créanciers (et du contribuable aux impôts) Humour ...Frédéric Hestier...

Publié par POEMES_EPARS sur 10 Décembre 2014, 03:44am

Catégories : #ECRITURE ou LIVRES

 

Lettre des débiteurs à leurs créanciers (et du contribuable aux impôts)

 

Mes chers créanciers,

 

Peut-être n’en avez-vous pas conscience, mais vous avez tous le même défaut : quand on tarde à vous rembourser, à vous payer ce qui vous est dû, votre attitude change… du tout au tout ! Si, si, je vous assure : vous devenez - comment dire – une tout autre personne ! Vous qui aviez un si beau sourire hier encore, qui étiez si affable et accueillant vous figez en une expression de croquemort coincé qui aurait préparé son propre cercueil. Vous devenez glacial et révélez une exigence qu’on n’aurait jamais soupçonnée. En un mot : vous êtes moins sympathique ! Et cette attitude pourrait en faire fuir plus d’un…

Si, je vous assure, on pourrait facilement se détourner de vous ! Et même vous en vouloir !

Comment ? Vous tombez des nues ? Vous n’y aviez jamais songé ?

Pourtant, une fois le petit chèque, le petit virement que vous réclamiez avec tant de fermeté réalisé, qui parmi vos débiteurs a une pensée pour vous ? Qui au lieu de ronchonner, qui au lieu de vous maudire va s’intéresser a votre sort ? Et bien je vais vous le dire : personne !

Personne… sauf moi ! Car, moi, mes chers créanciers, je vous aime ! Moi je m’intéresse à vous ! Et j’ai fini par le comprendre : en réalité, vous souffrez ! Vous subissez vous aussi la loi des chiffres ! Les calculs d’intérêts, les relances, les majorations, les envois de recommandés, les constats d’huissiers : toute cette paperasserie dépourvue de tendresse, je l’ai compris, vous ne la supportez plus !!!

Car au fonds de votre être, tout au fonds, vous aspirez à tout autre chose. Comme tous les grands esprits et les grandes âmes, oserais-je dire tous les poètes, qui doivent composer malgré eux avec les petitesses et les bassesses du système.

Je devine en creux, derrière vos relances glaciales et vos menaces de procédures réfrigérantes, comme un chagrin, un doute… Un sentiment de vacuité, chaque jour grandissant, vient ronger votre motivation. Quelque chose en vous, petit à petit, se brise.

Je vous imagine les uns et les autres à l’heure des comptes, sous le néon blafard qui éclaire votre bureau. Alors que vous épluchez méthodiquement, avec votre zèle habituel, une multitude de documents, une soudaine torpeur, une infinie lassitude vous gagnent, et vous ne pouvez retenir plus longtemps un soupir : « L’argent, mais pourquoi faire ? Fait-il vraiment mon bonheur ? ».

Un instant de relâchement, et la poésie et la rêverie vous emportent ! Line, la jeune stagiaire, réveille votre âme indomptée ! Elle vous replonge dans vos 20 ans. Non, vous n’êtes pas Francis, 55ans, préposé aux relances téléphoniques des impayés ! Non ! Vous êtes la réincarnation de James Dean ! Vous êtes un rêveur, un idéaliste, un indomptable, un fou ! Et vous vous imaginez chevauchant sous la lune avec cette Nathalie Wood de la photocopieuse, devant l’océan bordé d’écumes, elle criant que vous la rendez folle alors que vous remontez la plage au galop, les cheveux au vent. Line la rousse… qui vous dit que vous êtes son héros et vous susurre des mots d’amour en vous mordant le cou !

Enfin ! Enfin vous vous abandonnez aux délices de la mélancolie ! Si loin des chiffres, si loin de ces maudits chiffres ! Si loin des décomptes de charges, des relances, des niches fiscales, et de ces foutues mises en demeure, si peu adaptées à votre cœur si pur d’adolescent pour qui rien de tout ça n’est fait et que la vie a placé là, comme on jetterait un poète indien à un poste d’huissier dans le 93.

A un autre moment, vous prenez un café avec un collègue et vous vous surprenez à plaisanter, à vous confier, à rire même, à ressentir une onde soudaine d’amitié et de chaleur. De solidarité ! Ah, vous aviez oublié ! Et l’air climatisé du bureau, et ses plafonds uniformément gris se changent en un ciel merveilleux, dans des horizons vastes où tout n’est plus qu’entente, camaraderie, générosité… L’horloge qui tourne vient contrarier ces mouvements profonds de votre âme mais vous percevez de plus en plus cette petite voix profonde qui vous murmure : « Donne ! Donne ! Libère toi !». Dans votre esprit, tout devient clair, limpide ! C’est irréfutable, et c’est la clé de la vie et du bonheur : vous aviez fait fausse route : « donner est plus important que recevoir » !

Le regard purifié, vous vous penchez alors sur mes dettes, et vous en percevez toute la nocivité. Toute l’inutilité ! Vous déchirez la lettre que vous alliez adresser à un huissier et, au bas de mon dossier, mon cher plombier, mon cher EDF, mon cher Trésor Public, mon cher banquier, mon cher inspecteur des impôts, vous écrivez d’une griffe légère et rafraîchissante : « régularisé », « non avenu », ou encore « n’habite plus à l’adresse indiquée » !

Et comme par magie soudainement, la jeune stagiaire vous fait un sourire… Vous respirez profondément, vous revivez. Vous vous sentez si bien ! Et moi, jeune brebis devant le loup devenu sage, je ne peux que m’éblouir des merveilles de l’évolution spirituelle…

Mes chers créanciers, bravo !

 

extraits du Dr Société -
 
Frédéric Hestier - www.frederic-hestier.com

 

Editions Am communication.

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