L'amour ?
Il y aurait comme une odeur de violette, mêlée à celle de la liberté, le ciel serait bleu encre et la lune aurait des allures de croissant à peine sorti du four. Il ne ferait pas trop froid pour un mois de mai, juste assez pour qu'un bout de laine flotte autour de mon cou, juste assez pour que mes frissons soient perceptibles. Il y aurait le bruit de nos pas tout autour de nous, le crissement des graviers sous nos semelles, et une longue rangée de maisons claires qui nous poursuivrait. Puis brusquement il y aurait la mer, le murmure timide de ses vagues, et on percevrait l'ébauche d'un mot doux entre deux clapotis. Les ombres joueraient les fantômes sur tes pommettes, et je scruterais ton visage, juste pour vérifier que c'est bien un sourire que j'y aurais vu briller à l'instant. Tout ne serait pas parfait, il y aurait la morsure poisseuse du sel sur ma peau, le vent dérangerait mes cheveux, et le sable s'insinuerait sournoisement entre mes orteils, comme pour me faire soupirer. Il n'y aurait pas de couleurs, juste un scintillement sur l'eau, et je me ficherais de savoir avec quoi riment tes yeux, puisqu'après tout c'est moi que je verrais sculptée dans ta prunelle. Il y aurait les pléiades au-dessus de nos têtes, tu me dirais leur histoire, et je ferais semblant de voir les dessins qu'elles font dans le ciel, puis je comprendrais que tout ça c'est du flan au caramel, et que tu t'y connais pas plus que moi en astéroïdes brûlants et années lumières. Alors il y aurait ce petit rire étranglé dans ta gorge, un battement douloureux, et deux mains qui s'empoignent dans un silence de plomb. Il y aurait la nuit, sous mes paupières.
Et trois gouttes de sang sur le sable blanc.
Anne Pérez
Extrait du recueil
« Le buvard diabétique ou 25 visions désastreuses de l'existence », p. 12
Éditions Persée – 2ème trimestre 2011
Résumé : Un hérisson albinos, deux boules vanille-fraise, un ballon rouge gonflé d’hélium, deux flaques qui mouillent un trottoir, une petite couturière aux yeux
mauves, Alice échappée du pays des merveilles… Ceci est un recueil qui traque le pessimisme jusque dans l’optimisme. À moins que ce ne soit l’inverse.
Voici un ensemble de vingt-cinq textes poétiques, instants furtifs, clichés de la vie capturés par une jeune auteure de 22 ans. Vingt-cinq preuves qu’à travers tout objet, toute insignifiance se lit une vérité, pas toujours bonne à entendre. Mais surtout que même lorsque la lumière est éteinte, on peut faire chanter les mots.
Catalogue complet des Editions Persée sur : www.editions-persee.fr