LE STYLE DANS L’HISTOIRE, LE SON DANS LA POSTMODERNITE
Acid Mothers Temple, “Are We Experimental ?”, 2009, Label Prophase.
Du Japon nous vient un opus du psychédélisme le plus fidèle à ce qu’il fut. Entre autres avec Hawkwind, Sun Ra et bien sûr Jimi Hendrix. Le titre (et la pochette) lui font directement référence. Ce résumés en onze titre permet aussi une excellente introduction à la musique des Acid Mothers Temple dont généralement les titres ne passent jamais sous la demi-heure… Après deux décennies au service d’un style qu’ils contribuent à faire perdurer, le groupe offre ici ce qui fait sa marque de fabrique et son originalité. A savoir un acid-olk et un prog-rock aux riffs interminables et déroutants auxquels viennent s’adjoindre divers types d’improvisations.
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« Are We Experimental » virevolte dans tous les sens et les neuf nippones s’en donnent à cœur joie. Elles occupent le carré historique du psychédélisme de manière polyphonique. Elles prouvent que ce genre musical ne s’est pas arrêté à ses figures de légende citées plus haut. Le C.D. attire par son rythme et son montage. Il devient un point de nouvelle attaque du genre car il n’est en rien aseptisé comme le serait une savonnette à l’huile japonaise. Bref, « Are We Experimental ? » touche aux rites psychés en proposant un mouvement imprévu à la fois d’agglomération et de destructuration.
Le C.D. bat aux tempos du XXIème siècle plus qu’à ceux du siècle antérieur. On ne visite pas l’ensemble comme un musée. Cette entrée via l’extrême-orient et ses « news executives » offrent paradoxalement un lieu plus familier qu’exotique. Les Acid Mothers Temple chouchoutent et maîtrisent parfaitement leur travail. Celui-ci nous laisse babas (cools forcément…). Et il convient de savourer ce qui reste bien une expérience. Elle signe notre résilience au temps qui passe. La légende psychédélique fait donc plus que s’accommoder de l’excentricité nippone. Les musiciennes redonnent un destin d’étoiles à une musique dont ont pouvait redouter le crash sous prétexte d’un nouvel envol. Tant de groupes en s’aventurant dans ce genre n’ont fait souvent que foudroyer ses ailes.
ENTRE CRIME ET CREAM
Dial M for Murder, « Fiction of her dreams”, 2009, Tapete Records.
Reprenant pour nom le titre anglais d’un film de Hitchkock « Le crime était presque parfait») le groupe suédois avec « Fiction of her dreams » propose une indie post punk bien plus probante que dans son précédent album trop new-wave passéïste. Retournant à quelque chose de plus primitif et minimaliste le duo suédois va au plus pressé. Il reprend des formules connues mais ce n’est pas une raison pour bouder notre plaisir. L’album tient le coup. Et on le remet facilement sur la platine pour une seconde tournée. Doté d’un indubitable savoir faire « Dial M for Murder » sait convaincre par son pouvoir de creusement et d’incandescence des sons.
Dans ce C.D. le chaos se retourne sur lui-même. Parce que la voix de la chanteuse lui donne un écho distancié. Elle fait sourdre une paradoxale densité en ce qui tient à une forme d’économie volontaire de moyens. « Dial M for Murder » n ‘hésite pas à ajouter du privatif au privatif quand cela est nécessaire afin de créer un état de manque. Son « Fiction of her Dreams » laisse derrière lui une suite de chants sinon inachevés de moins volontairement tronqués dans un circuit limité. Il laisse sur notre faim mais on a du plaisir à le traverser et le retraverse. Il nous permet en plus d'entrer dans les rêves d'une autre et le voyeur en nous est forcément interpellé. Il rêve de les hanter...
AU MIROIR DES "RESSEMBLANCES"…
REMUGLES DE LA BEATLEMANIA
Qu'on se rassure : l'entreprise Beatles suit bien son cours. Et au moment où la mort "providentielle" de Mikael Jackson permet à son clan et à une multinationale du CD de se refaire une santé, les "Fab Four" ne veulent pas rester sur le carreau. Pour preuve le publication simultanée d'un jeu vidéo : "Rock Band Beatles" (193 euros) et l'intégrale du groupe "remasterisé" (certains CD l'avait déjà été mais qu'importe…) .
Pour le jeu, Les Beatles voguent pendant qu'il est encore temps sur la vague. Les jeux "Rock Band" et "Guitar Hero" ont engrangé des millions de dollars de bénéfice. "Guitar Hero Aerosmith" a rapporté plus d'argent qu'aucun album du groupe. Le jeu vidéo se devait en conséquence de devenir le point d'aboutissement médiatique des Beatles. Il fixe au plus haut degré la sidération simulée. Sous prétexte de fournir un territoire privé qui fait partager l'intimité du groupe le jeu propose une captation sous commande. Faut-il rappeler que l'interactivité n'est qu'un leurre : elle est pré commandée, elle contraint en une mise au norme et en abîme. Tous les prétendus interstices de liberté sont gardés. Le principe relève de l'ordonnancement et non d'une mise au travail de l'imaginaire sinon contraint et forcé. Ce dernier s'y fourvoie en se réduisant à n'est une poubelle à fantasmes au sein d'une transmission faussement réciproque.
Quelle que soit l'option choisi par le joueur la mission de traverser la carrière musicale des Beatles en 45 titres et 7 décors (de The Cavern de Liverpool au toit de l'immueble d'Apple) reste une sucrerie qui reprend les trucs les plus classiques et les plus simples du jeu vidéo en général (mission à acomplir) et du jeu vidéo musical. Seule consolation : une mini imitation en plastique de la basse Hofner de Mac Cartney… Chaque joueur sans la savoir (ou presque) apporte ce qu'il n'a pas pour le profit de l'envoyeur. Le désir du fan - qui devient rien d'autre que le spectateur de lui-même devant son propre écran - est happé, vidé, coagulé dans une série a-sémiotique. Il n'existe pas de réelle participation si ce n'est celle qui se joue ou qu'on se joue à travers la fascination de sa propre image par jeu de bandes avec celle des Beatles. Le tout dans une iconographie au vérisme souvent approximatif.
L'imaginaire est à la fois purgé et gavé par un produit lamentable et appauvrissant. Les agencements du jeu, leurs condensations d'histoires et ou d'informations ne produisent que des trous noirs de sens et n'offrent pas la moindre originalité créatrice. Tout s'emboîte dans tout. Sans trame signifiante. Dévidés les uns après les autres, la musique des Beatles se trouve englobée dans une compulsion de répétition. Elle crée un gouffre où vient s'engloutir le joueur, sa pensée, son imaginaire. Le plasma électronique cristallise la musique des Beatles pour la dissolution du sujet. Ou pire : sa métamorphose en objet. Celui-là est pris en une masse virtuelle de plus en plus dense. Il est même possibleque le joueur fan dès qu'il est pris dans cette nasse, implose et ne puisse plus s'arrêter…
Le jeu "Rock Band Beatles" peut fasciner comme tout jeu du genre car il feint de se présenter comme l'opposée au principe de masse. Le jour "peut" se prendre pour un des "Four" sous le sceau d'une déréalisation du réel. Dans cette gigantesque déterritorialisation, en cette emprise du virtuel, aucune arme dissuasive ne peut jouer avec efficacité si ce n'est le retour au réel de la musique. élas ce retour est une nouvelle fois distordue par cette Intégrale des Beatles. Sous prétexte de remastérisation est court-circuité ce qui faisait le charme des cinq premiers albums du groupe : leurs "imperfections". Le toilettage sonore offre une version plus métallique d'œuvres qui n'y gagnent rien. Quant aux albums déjà nettoyés la remastérisation est une plaisanterie inaudible même avec des appareils d'écoute très sophistiqués.
Tout fonctionne ainsi sur la liquéfaction, la liquidation de l'altérité. Elle est déjà en solde perpétuelle chez beaucoup d'artistes. Les Beatles eux-mêmes avaient déjà donné dans le genre avec les deux "Past Masters". La tromperie surgit une nouvelle fois pour redonner une prétendue jouvence aux chefs d'œuvres de la musique pop. Elle ne fait que fonctionner la machine à sous . Mais elle propose des assignats dévalués. On tend à nous faire devenir des consommateurs broyeurs de nos vies par l'usage de "produits" déréalisées, métaphorisées. Nous déclinons plus que jamais vers l'état de marchandise. Lui même décline sur une autre dans un immense système d'escaliers. Sous couvert de personnalisation le système qui nous séduit et que nous croyons fortement intime suscite une neutralisation du sujet.
Jean Paul Gavard Perret