Couvre-feu
Personne ne parle la nuit a froid ton cadavre traîne dans le noir comme un vieux chiffon il essuie
le sol il essuie le miroir il en retire ton reflet qui reste collé à lui comme une ombre sans épaisseur
tu n'oses pas parler tu n'oses pas crier la pièce est remplie de fleurs mortes et de pots de terre
cassés tu n'oses pas crier tu prends une tasse tu la portes à tes lèvres tu bois du café mais tu ne
sens rien tu n'oses pas pleurer tu n'oses plus rien dire par la fenêtre tu vois des passants dans la
rue et puis des voitures aussi et puis parfois un chien et puis parfois un mort et puis parfois une
ombre et puis parfois un ange ou démon après tout c'est pareil tu poses ta tasse de café elle
devient invisible elle disparaît sur la table et la table disparaît et devient invisible à son tour et tu
es dans le noir au bord d'un rivage tu sais qu'il y a la mer non loin mais tu ne peux pas la voir la
mer remplie de poissons mais les poissons sont morts toi aussi tu es mort et des étoiles dans le
ciel sont accrochées comme avec des bouts de ficelle comme avec des bouts de ton corps ou
bien des bouts de viande des bouts de rien des bouts de peau ou des bouts de chiffon et puis
avec ton ombre, qui les essuie.
Ivan de Monbrison