LE POETE EST UN BOUCHER VEGETARIEN
Louis Savary, "Haro sur la bête", gravures et desins de Baudhuin Simon, Edition l'Ane qui Butine, Mouscron Belgique
On connaît bien sûr le poète Belge Louis Savary et sa fidèle compagne, la drôlerie morganatique. Il l'étend souvent parcimonieusement à coup de haïkus. Mais pour se jeter sur la bête en lui, cette forme compulsive ne lui suffit plus.
Il y a en effet deux types d'individu : celui "qui n'a aucun mal à réveiller en lui l'animal" et celui qui le mange. Il y a celui qui vit non avec mais dedans et celui qui le découpe. Quoique fils de boucher Savary fait partie des premiers. C'est pourquoi il a découvert en l'artiste Baudhuin Simon un partenaire de (premier) choix. D'autant que ce militant végétarien (décédé en 2006) était de chair tendre…
A eux deux ils font un couple rare et ironique. Ils prouvent qu'on est jamais loin de la bête en soi. Les deux nous la mitonne sur un étrange étal ou plutôt sur une table de dissection. Elle sort soudain du corps humain sous multiples avatars. « Je vous le prépare ? » semble dire le poète. Et sans attendre de réponse Baudhuin Simon la dépèce. De ce travail naît ce que des mets amorphes osent…
Comme les morts il y a en nous de bêtes plus achevées que d'autres mais toutes ont quelque chose à dire sur nous. "L'amibe en son brouet", l'iguanodon, Dora "la chienne libérée", le doberman "de bâtarde lignée", le rat "sans dégoût", le charognard à l'odorat conséquent grouille dans le poète comme en nous. C'est pourquoi il n'y a pas jusqu'à nos caresses qui deviennent les palissades de notre bestialité. Ce faisant ce ne sont pas seulement les cor(p)s que le poète vise mais ceux qui soufflent dedans. Si bien que Quand les hommes, en dégrafant un chemisier, découvrent la poitrine et le cœur d'une femme, peu retiennent le second et beaucoup le premier.
Marquer ainsi au collet les bêtes en nous permet d'en savoir plus sur notre statut d'homo erectus. Le poète immatricule les abatis de notre zoo intérieur. Il prouve que les pressse-bites ne sont pas myopes et que les morts ne sont pas seuls à se raidir. Mais par ce stratagème Savary assure qu'il n'y a pas dans l'homme qu'un cochon qui sommeille. Tout un bestiaire incontrôlable s'y agite.
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VORONCA ET LA BEAUTE DU MONDE
Ilarie Voronca, Perméables, Editions Le Trident Neuf, Toulouse, 13 E.
Voronca a enfermé sa vie dans ses livres comme un commentaire, comme les traces d’un autre. Ses hallucinations étaient la terre de sa création. Mais celui qui voulait bâtir un autre ciel de chair s‘est enfermé dans lui-même. Comme beaucoup d’écrivains roumains de son époque il s’était lancé dans l'aventure du modernisme. Rappelons qu’en 1924, alors que paraît en France le "Manifeste du surréalisme", Tzara fonde avec Ilarie Voronca la revue "75 HP" qui réunit dans ses pages l'avant-garde de Roumanie" et perpétue l'esprit dadaïste. Avec Victor Brauner, Benjamin Fondane, Jacques Hérold, Claude Sernet, Tzara, Paul Celan, Brancusi, Eugène Ionesco, Eliade, Emil Cioran, Gherasim Luca, Panait Istrati, Anna de Noailles (née Brancovan) il est donc un des messagers des mots et des images.
Son écriture reste un milieu physique presque inhabitable. Le poète y éprouve concrètement l’expérience de la finitude, de la fragilité, du constat de la dissolution du corps. Il révèle en même temps que cette dissolution du corps est une opération de creusement et d’incandescence par quoi, dans l’épreuve de la solitude, nous nous débarrassons progressivement de ce qui nous encombre et fait se lever un appel dévorant. Le chaos se retourne sur lui-même, la lumière se concentre. Elle efface les ombres du moins un temps par la voix du poète. Du chaos aux échos, il y a dans le retournement langagier. Il devient le signalement du retournement opéré, à travers le langage, dans la conscience de celui qui parle.
Voronca fait émerger un espace de l’indifférencié, de la privation portée à son comble et qui, par là même, fait surgir le noyau de l’infracassable. L’écriture du poète est toujours dense. Son économie verbale témoigne du creusement de l’Etre qui culmine, éblouit, conjure et à la fois purifie et absorbe la vision du monde. Voronca n ‘hésite pas quand il le faut à ajouter du privatif au privatif en un processus paradoxal dont témoignent les mystiques pour mettre à jour l’état de manque. Dans « Perméables » cependant la ligne ne se brise pas mais il est possible que l’ensemble tend à s’annuler prodigieusement en une géométrie de l’air et de l’espace. Il laisse ainsi derrière lui une suite de chants inachevés preuve comme il l’écrivait à la fin de « Perméables » que « nous ressemblons à un gant retourné ou à une terre perméable qui, dans un circuit sans fin, est en même temps la terre traversées et la terre qui traverse ».
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ÇA ET RIEN D’AUTRES
Franck Venaille, « ça », Mercure de France, 152 pages, 15 E.
Voici sans doute le livre le plus grave et le plus poignant de Franck Venaille. Bien malin celui qui y trouvera encore une once d’espérance. Mais à l’inverse la nostalgie n’est pas plus le fait d’un poète rare et dont un récit, « Caballero Hôtel », fut une révélation.
Sans doute l’auteur ne possède pas la place qu’il mérite. Et « ça » ne lui donnera pas d’ouverture. L’ensemble de ses poèmes est trop aride, trop rêche. Mais ils surgissent pourtant comme des révélations. Ils possèdent (même si Venaille a dépassé la soixantaine) quelque chose d’immensément rimbaldien.
On ne dira pas que lire de tels textes est un plaisir. Mais on lit aussi afin de ressentir par un autre ce qu’on ressent en soi-même. Et voilà que ça coule à nouveau « Comme les enfants saignent du nez / Sans savoir pourquoi ».
Nul ne sait où sont passés nos pères et mères. Rien ne sert de monter en chaire et en chair pour le demander. Les prie-Dieu grincent. On se met à tousser. Nous restons les vieux enfants terrorisés par le sang des femmes et leurs linges louches séchaient aux fenêtres. Il ne faisait pas bon être sensible en ce temps là.
C’est pourquoi Venaille n’écrit pas en pensant à autre chose. Sauf exceptions. A savoir les beaux garçons qu’il a croisés. Plus de soixante ans que ça dure (mais en retirer quinze d’inconscience). « Gaumont. Pathé ». Les actualités. D’hier les actualités. Le poète est sans goût pour l’école. Il rêve encore d’être le solitaire mystique en chambre de bonne 6ème sans ascenseur. La concierge est dans l’escalier
Enfance pieuse. Pluie fine . Crachats de Dieu. Messes en n’en plus finir. Eau bénite. Quitter cet endroit où parler fort est prohibé et on les corps sont rarement musclés (sauf sur des fresques italiennes). Vivre à l’heure le leurre. Et même après. Le corps le sait. Il le fait. Avec ses humeurs ombrageuses. Telle est la destinée du poète. « Sa vie sur terre ce fut ça ». Point final.
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LA CLAVICULE DE SALOMON ou l'HOMME TROUé.
Paul Sanda; Racines Profondes, Arma Artis, La Bégude de Mazenc, 44 pages
Paul Sanda renoue dans ce livre avec son goût pour l'alchimie et l'hermétisme. Son livre poursuit le germe d'un espace d'écriture et de vie qui reste pour lui capital. Dès la première page, à partir de la pierre, le lecteur est projeté dans un ailleurs à la fois familier et oublié. L'auteur s'y met en état de s'ouvrir et d'attendre pratiquement que s'écrive non pas un "poème" mais ce qui traverse et dépasse l'homme troué qui n'est pas quelqu'un mais une goutte de lumière, un noyau de transpoésie inconnue. La figure emblématique traverse cet arbre de vie (et du vide aurait ajouté Michel Camus) comme une absence-présence qui agit dans le sens d'une métamoprhose de l'être par cette transpoésie fondatrice de l'homme troué dans lequel, en une fidélité à Artaud, "la bête et ses fissures ne courbent pas l'échine" là où l'écriture incise la chair loin de "la farce des hordes et de la duplicité du pacte" social. Ce que sans résume d'emblée ainsi "la barbacane contre la science". Car il faut à l'homme troué qui ne nie pas le monde une autre connaissance que celle de la science. L'homme est né pour extraire des yeux fermés de la matière un invisible regard que celle-ci ne peut approcher que de loin et à la suite de la poésie alchimique qui l'anticipe toujours.
Passant de la pierre à la clavicule, Sanda renverse l'arbre de la connaissance et renverse l'orgueil, fidèle à Maître Eckhart et Carteret tous les maîtres du sortir dedans. Au delà de l'esprit et du corps, de la langue et du silence, l'arbre devient ce tiers qui métamorphose racine et os et constitue la source première de la seule infirmation que racontent au cœur de la pierre, le corps, l'âme et ses palpitations. Par là l'auteur traverse les différents niveaux de réalité et les divers ordres.
Le livre apparaît donc comme un véritable traité gnostique qui parle du souffle intérieur dans le sens de l'alchimie opérative. Celle qui met de l'ordre et du lien (importance des "&") dans le chaos existentiel. Il est question aussi, comme toujours chez Sanda, d'un acte amoureux dont la femme n'est pas absente même si dans ce livre l'énergie sexuelle est une énergie de transmutation entre non les genres mais les ordres (végétaux, animaux, humains). Par la racine le germe se relie au germe, le sexe, la tête, la langue sont excentrées pour nous plonger en oiseau fabuleux dans la Vallée de l'Etonnement. Manière de dire que l'engendrement des formes passe par l'ordre et non par le chaos, par la néguentropie et non par l'entropie : de l'entropie des mots naît la néguentropie du poème vivant et orchidée de l'âme.
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RICHARD FAUGUET : IMPERMEABILITE DE L’IMAGE
Richard Fauguet, « Couci-couça », Musée de l’Hospice Sainr Roch, Issoudun.
L’atelier de Fauguet est à l’image de son œuvre. S’y découvre un amoncellement de matériaux en attente, d’objets trouvés, de plaques de plastique autocollantes à motifs de faux marbre, granit et bois, de billes de verre, d’ustensiles divers, d’images de mangas recouvertes de Tipex. De ce fatras semblent surgir des formes incongrues. Elles ouvrent à des mondes étranges. En son antre Fauguet dessine quotidiennement des œuvres absurdes, drôles, triviales pimentées. Elles sont pimentées de collages, de légendes comiques ou jeux de mots laids. Certaines deviennent parfois des objets.
Une telle approche permet de s’arracher à tout lieu commun. Fauguet s’en veut l’«artisan» ou le «bricoleur». Il est bien plus que cela. En une suite d’opérations il cherche le télescopage, la bifurcation par collages et détournements afin de déstabiliser notre perception et nos modèles de représentation. Né en 1963 à La Châtre dans un milieu populaire le futur artiste découvre au lycée le film « Un Chien Andalou ».C’est le déclic. Il n’a jamais rien vu de tel et après avoir vu et revu ce film il empile des lectures qui le bouleversent. Lautréamont puis la collection de la revue La Révolution Surréaliste. Dominique Marchès, directeur à l’ époque d’un petit centre d’art contemporain à Chateauroux, le propulse plus de force que de gré vers des études d’art. Elles seront marquée par son irradiation initiale. Buñuel pour l’art du montage et de la collision d’images. Lautréamont pour le renversement de la rhétorique et la technique de détournement.
L’art de Fauguet reste en tension entre les deux mouvements qui poussent l’art contemporain. D’un côté l’héritage Dada et Situationnisme. Il fait passer l’art dans la vie et pousse à donner la primauté de l’objet réel sur la représentation en dévers de toute dimension d’illusion dans la volonté d’un régime d’immédiateté et d’immanence. De l’autre la critique d’un monde saturé d’images par un régime de médiation, de réappropriation, de jeu avec le signifiant. Fauguet n’a cesse d’entretenir cette tension. D’un côté ce sont bien des objets réels qu’il propose. Mais, de l’autre, ils fonctionnant anormalement, en dérèglement. Ses œuvres deviennent autant d’«attracteurs étranges». Elles dissolvent les limites entre l’art et la réalité. Le tout avec délicatesse et subtilité. Partant du réel le plus ordinaire l’œuvre atteint une forme de fantastique aussi ludique que fin.
Avec l’artiste les objets du quotidien sont détournés dans un esprit "ready made". Adhésifs, pâte à modeler, bonbons, tétines tout est bon. De même que des dessins exécutés à l'encre de chine, à la colle scotch, au tampon encreur sur de multiples supports (carnet de comptabilité, papier calque, drap) et des objets hybrides et mutants. Avec eux Richard Fauguet, entre subtilité et humour, tripote et tripatouille références et paradoxes. Celui dont (dit-il lui même) « le travail prend parfois un air penché de brocante, alors qu'il n'utilise qu'une vaisselle impeccable sait faire du chic avec du cheap ».
Et ce en une immense liberté de formes et de propos. La dérision joue à fond afin de conjurer les conventions et les modalités d’exposition des formes et les archétypes génériques même de l’art contemporain. Ses curieux télescopages et redoublements revendiquent la jubilation comme moteur de la création. L’artiste y éprouve concrètement l’expérience de la finitude, de la fragilité, du constat de la dissolution des images. Il révèle en même temps que cette dissolution est une opération de creusement et d’incandescence. Elle lui permet d’apprendre à débarrasser notre vision de ce qui l’encombre.
Le chaos se retourne sur lui-même. De celui-ci aux échos que l’artiste proposent tout un retournement plastique a lieu. Il devient le signalement du chambardement opéré, à travers le langage plastique, dans la conscience de celui qui regarde. L’artiste fait donc surgir le noyau de l’infracassable. Le creusement de l’image par adjonction d’élément saugrenus conjure, purifie et absorbe notre vision du monde. L'artiste n ‘hésite pas quand il le faut à ajouter du privatif au privatif. Ses images nous parlent et nous rappellent que nous ressemblons à un gant retourné ou à un monde perméable. Dans un circuit sans fin, il devient autant le monde traversé que le monde qui nous traverse.
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